Transport multimodal : comprendre, optimiser et décarboner sa chaîne logistique

Le transport multimodal désigne l’acheminement de marchandises en combinant au moins deux modes de transport – route, rail, voie fluviale, maritime – au sein d’une même chaîne logistique. Contrairement au transport unimodal, où un seul mode assure l’intégralité du trajet, le multimodal repose sur la complémentarité des réseaux : le ferroviaire ou le fluvial assurent le transport massifié sur longue distance, tandis que la route intervient en complément pour les phases de pré et post-acheminement.

Ce modèle n’est pas nouveau, mais il connaît une accélération inédite. Les réglementations européennes, les objectifs de décarbonation et la hausse des coûts énergétiques poussent les entreprises à repenser leur organisation logistique. Le marché mondial de la logistique multimodale a atteint 854 millions de dollars en 2025, avec un taux de croissance annuel de 5,5 % (source : Global Growth Insights, février 2026). En France, le fret ferroviaire et fluvial ne représentent encore que 11 % du transport de marchandises, contre 89% pour la route (source : Ambition France Transports, 2025). Dans ce contexte, l’objectif national est de doubler la part du fret ferroviaire pour atteindre 18 % d’ici 2030.

Pour les entreprises de la supply chain, le transport multimodal représente à la fois un levier de compétitivité (réduction des coûts sur longue distance, fiabilité accrue) et une réponse concrète aux enjeux de décarbonation. Cet article explore les fondamentaux du multimodal, ses avantages concrets, les leviers pour le déployer, le rôle de l’innovation et de la data, et l’ancrage territorial de l’axe Seine, l’un des corridors multimodaux les plus dynamiques d’Europe.

Transport multimodal, combiné, intermodal : quelles différences ?

Avant de détailler les enjeux, il est utile de clarifier trois notions complémentaires qu’il convient de distinguer.

Le transport multimodal désigne l’acheminement d’une marchandise en utilisant successivement plusieurs modes de transport (route, rail, fleuve, mer ou air) entre son point d’origine et sa destination. Il s’agit de la notion la plus large.

Le transport intermodal est une forme spécifique de transport multimodal dans laquelle la marchandise reste dans la même unité de chargement (conteneur, caisse mobile, semi-remorque) pendant toute la chaîne de transport. L’unité est transférée d’un mode à l’autre sans déchargement de la marchandise.

Le transport combiné désigne plus précisément une solution intermodale dans laquelle le trajet principal est réalisé par un mode massifié (rail, fleuve ou maritime), tandis que les pré et le post-acheminements sont assurés par la route. En France, le transport combiné rail-route représente déjà plus de 40 % du trafic de fret ferroviaire (source : ADEME, 2024), en croissance de 8 % par an sur les cinq dernières années.

Dans la pratique, les solutions multimodales déployées en France reposent majoritairement sur des schémas de transport combiné, associant la route à un mode massifié comme le rail ou le fleuve via des terminaux de transbordement.

Pourquoi le transport multimodal s'impose aujourd'hui

Un impératif réglementaire et climatique

Le transport de marchandises constitue l’un des principaux enjeux de décarbonation en France. En 2024, le secteur des transports a émis 124,9 millions de tonnes équivalent CO2, ce qui en fait le premier secteur émetteur (source : SDES, Chiffres clés des transports, édition 2026). Dans ce contexte, le report d’une partie des flux routiers vers des modes de transport moins émissifs apparaît comme un levier prioritaire.

Cette orientation est soutenue par plusieurs cadres réglementaires nationaux et européens. La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) prévoit une réduction de 28 % des émissions du secteur des transports d’ici 2030 (par rapport à 2015). La loi Climat et Résilience (article 131) fixe quant à elle l’objectif de doubler la part modale du fret ferroviaire d’ici 2030, avec un triplement visé pour le transport combiné.

A l’échelle européenne, le règlement RTE-T révisé (UE 2024/1679) renforce également cette dynamique en structurant le développement de neuf corridors multimodaux et fixant des échéances contraignantes : réseau central d’ici 2030, réseau central étendu d’ici 2040, réseau global d’ici 2050 (source : Conseil de l’UE, juin 2024). Parallèlement, l’Union européenne renforce ses exigences en matière de décarbonation du transport routier. Elle s’est notamment fixé un l’objectif de réduire de 30 % les émissions de CO2 des poids lourds d’ici 2030.

Si les objectifs de long terme dessinent les orientations futures, les entreprises sont déjà confrontées à des évolutions concrètes. Le déploiement des Zones à Faibles Émissions (ZFE) autour des grandes agglomérations françaises, les conduisent à repenser l’organisation des flux logistiques.

Des avantages économiques et opérationnels concrets

Au-delà des enjeux réglementaires, le transport multimodal offre des bénéfices opérationnels et environnementaux mesurables.

Les modes massifiés permettent en effet d’absorber des volumes importants tout en réduisant fortement l’empreinte environnementale des flux. À titre d’illustration, un convoi fluvial peut transporter l’équivalent de 200 camions, avec une consommation énergétique trois à quatre fois inférieure à celle du transport routier. De son côté, le fret ferroviaire permet de diviser par dix les émissions de CO2 par rapport à la route, tout en retirant plusieurs dizaines de poids lourds de la circulation par convoi.

Cette dynamique se reflète dans les évolutions récentes du marché. En 2024, le fret ferroviaire en France a atteint 33 milliards de tonnes-kilomètres, en progression de 12 % par rapport à 2023 (source : Ports et Corridors, mai 2025). Le transport fluvial a quant à lui permis d’acheminer 43,4 millions de tonnes en 2023, évitant l’équivalent de 2,17 millions de trajets camions et 390 000 tonnes de CO2.

Pour les chargeurs, le report modal représente également un levier de sécurisation opérationnelle. La réduction des kilomètres effectués par la route limite l’exposition aux aléas routiers : congestion, pénurie de conducteurs ou encore volatilité du coût du carburant.

✨ Cas concret – Lafarge Granulats sur l’axe Seine : l’entreprise transporte environ 3 millions de tonnes par an par voie fluviale sur la Seine. Grâce au dispositif ReMoVe – programme national de soutien au report modal – 150 000 tonnes supplémentaires ont été transférées de la route vers le fluvial, soit près de 8 000 trajets camions évités chaque année (source : AUTF/Auto Infos, avril 2026).

Comment déployer le transport multimodal dans son entreprise

Étape 1 : identifier les flux éligibles

Tous les flux ne sont pas adaptés au transport multimodal. Les premiers critères sont assez structurants : des volumes réguliers et massifiables, des distances généralement supérieures à 300-400 km pour le ferroviaire (et autour de 150 km pour le fluvial), ainsi qu’une certaine flexibilité sur les délais (24 à 48 heures supplémentaires par rapport au tout-routier).

Dans la pratique, les flux les plus concernés sont les matières premières, les produits semi-finis, les matériaux de construction, les produits de grande consommation en palettes complètes, et les flux de conteneurs maritimes en post-acheminement.

Étape 2 : choisir le mode et le schéma logistique

Trois grands schémas se distinguent :

Le combiné rail-route représente 49 % des transferts vers le ferroviaire (baromètre AUTF/Eurogroup Consulting 2024). Il s’appuie sur des terminaux de transbordement où les unités de transport (caisses mobiles, semi-remorques, conteneurs) sont transférées de la route vers le rail. La France compte une quinzaine d’opérateurs spécialisés, référencés par le GNTC (Groupement National des Transports Combinés).

Le fluvial est particulièrement pertinent sur les axes majeurs : la Seine, le Rhin, le Rhône, la Moselle. Le schéma repose sur un transport principal par barge, complété par un pré et post acheminement routier. Le bassin de la Seine et le bassin rhénan illustrent, à deux échelles complémentaires, le potentiel du transport fluvial dans les chaînes multimodales. Le premier constitue le principal axe fluvial français, avec environ 18 millions de tonnes de fret transportées chaque année. Le second s’impose comme l’un des grands corridors fluviaux européens, avec un trafic de l’ordre de 300 millions de tonnes par an. Ces axes s’appuient sur des plateformes logistiques majeures – comme Le Havre, Rouen et la région parisienne pour la Seine, ou Strasbourg et Mulhouse pour le Rhin – qui assurent l’articulation entre fluvial, ferroviaire et routier.

Le short sea shipping (cabotage maritime) complète ces dispositifs pour les flux côtiers ou transeuropéens. Les autoroutes de la mer permettent par exemple de relier des ports français à l’Espagne, l’Italie ou le Royaume-Uni, en combinant maritime et routier.

Étape 3 : lever les freins opérationnels

Selon le baromètre AUTF 2024, les principaux freins identifiés par les chargeurs concernent la fiabilité des délais, la visibilité de l’offre, et le maillage encore insuffisant des plateformes multimodales. Si la perception du ferroviaire s’améliore – 38 % des chargeurs notent une amélioration de sa flexibilité, seuls 6 % estiment que l’offre répond pleinement à leurs besoins.

Dans ce contexte, les démarches progressives sont souvent les plus efficaces : les entreprises commencent par des flux simples et récurrents avant d’élargir progressivement le périmètre. C’est l’approche adoptée par Bouygues Bâtiment Nord-Est, qui a d’abord reporté le transport de fenêtres en combiné rail-route, avant d’intégrer des éléments plus lourds comme les escaliers ou balcons en béton.

Étape 4 : mobiliser les dispositifs de soutien

Plusieurs dispositifs publics accompagnent la transition vers le multimodal. Le programme ReMoVe de l’ADEME soutient les actions de report modal portées par les chargeurs et transporteurs. 

L’aide au transport combiné du ministère des Transports, de 47 millions d’euros par an, subventionne chaque unité manutentionnée éligible sur un terminal multimodal à hauteur de 22 €  en 2026 (source : ministère de la Transition écologique). 

À l’échelle européenne, le programme MIE (Mécanisme pour l’Interconnexion en Europe) finance le développement des infrastructures multimodales sur les corridors RTE-T.

Enfin, pour les PME et ETI, les réseaux professionnels jouent un rôle déterminant. Des organisations comme Logistique Seine Normandie accompagnent les entreprises dans l’identification des solutions multimodales adaptées à leurs flux, en lien avec les opérateurs du territoire.

Innovation et data : les accélérateurs du multimodal

Le développement du transport multimodal ne repose plus uniquement sur les infrastructures physiques. L’innovation numérique et l’exploitation de la data jouent désormais un rôle central dans l’optimisation des chaînes logistiques.

Les TMS de nouvelle génération (Transport Management Systems) intègrent aujourd’hui des fonctionnalités de comparaison multimodale. Pour un flux donné, ils évaluent automatiquement plusieurs scénarios – tout routier, rail-route, fluvial-route – en comparant les coûts, les délais et l’empreinte carbone. Ces outils permettent aux responsables logistiques de prendre des décisions éclairées, flux par flux.

Sur le terrain, les systèmes portuaires communautaires (PCS) contribuent à fluidifier les opérations et à améliorer la visibilité des flux. Utilisée sur l’axe Seine, la solution de SOGET permet le suivi en temps réel des conteneurs à travers les différents modes. Le déploiement du module NOMADE par EasyPort (SOGET-HAROPA PORT) vise à harmoniser les formalités déclaratives entre les ports normands (Caen-Ouistreham, Cherbourg, Dieppe), simplifiant ainsi les démarches pour les chargeurs.
L’intelligence artificielle vient également renforcer des dispositifs en apportant une dimension prédictive et dynamique. Les algorithmes d’optimisation permettent d’anticiper les aléas opérationnels (retards ferroviaires, variations des niveaux fluviaux, congestions portuaires) et de réorienter les flux en temps réel.

Pour approfondir les cas d’usage de l’IA dans la supply chain, consultez notre article dédié : L’intelligence artificielle dans la logistique : enjeux, cas d’usage et perspectives.

Dans une logique plus globale, ces innovations s’inscrivent dans la transformation digitale de la supply chain. Le multimodal apparaît ainsi comme une brique clé de la supply chain 4.0 – une approche que nous détaillons dans notre guide Supply chain 4.0 pour PME et ETI.

L'axe Seine : un corridor multimodal en pleine accélération

L’axe Seine illustre concrètement le potentiel du transport multimodal à l’échelle d’un territoire. Reliant Le Havre à Paris en passant par Rouen, il constitue le premier corridor fluvio-maritime de France et l’un des plus structurants d’Europe.

Porté par HAROPA PORT – qui réunit les ports du Havre, de Rouen et de Paris – l’axe Seine connaît une dynamique de croissance soutenue. En 2025, le trafic conteneurisé atteint 3,2 millions d’EVP, en hausse de 4 %, pour un chiffre d’affaires de 435 millions d’euros, tandis que la part modale combinant fluvial et ferroviaire s’élève à près de 20 % des flux portuaires. Sur la même période, le fret ferroviaire progresse de 18 % en volume (source : HAROPA PORT, résultats 2025, janvier 2026). Depuis 2020, plus de 1,1 milliard d’euros ont été investis pour moderniser les infrastructures de l’axe Seine.

Plusieurs projets structurants renforcent progressivement l’intégration multimodale du territoire.

Au Havre, la future chatière de Port 2000 permettra un accès fluvial direct entre les terminaux conteneurs et la Seine, avec une mise en service prévue en 2027. En amont, la plateforme Port Seine-Métropole Ouest (PSMO) dédiée aux activités du BTP sur près de 100 hectares, ouvrira progressivement à partir de 2025. En Ile-de-France, l’extension du terminal de Gennevilliers (+4,5 hectares) accompagne également la croissance des flux conteneurisés.

La gouvernance du corridor s’est également renforcée. En décembre 2025, l’Entente Axe Seine – réunissant la Métropole du Grand Paris, la Métropole Rouen Normandie, la Ville de Paris et Le Havre Seine Métropole – a signé une convention de partenariat avec HAROPA PORT et VNF autour de quatre priorités : mobilisation du foncier bord à voie d’eau, verdissement des flottes, accompagnement des entreprises vers le report modal, et sensibilisation à la commande publique en faveur de solutions fluviales (source : Voxlog, décembre 2025).

Le saviez-vous ? Cette dynamique se traduit aussi par une forte visibilité des acteurs de la filière. Au SITL 2026, HAROPA PORT, Logistique Seine Normandie et Paris Seine Normandie ont réuni sur un pavillon commun une quinzaine d’acteurs du transport et de la logistique, illustrant la diversité de l’écosystème multimodal de l’axe Seine : opérateurs ferroviaires comme Naviland Cargo, spécialistes du fluvial comme Fluviofeeder, ou encore acteurs de la digitalisation comme SOGET et WinSPOT.

Au-delà des infrastructures et des volumes, l’axe Seine apparaît comme un territoire d’expérimentation et de structuration du multimodal. Les réseaux d’acteurs implantés sur le corridor jouent un rôle clé dans cette dynamique. Logistique Seine Normandie y contribue en facilitant les synergies entre chargeurs, opérateurs et collectivités, notamment à travers son Axe Territoire et ses clubs logistiques territoriaux.

Et demain ? Les perspectives du multimodal

Plusieurs tendances dessinent l’avenir du transport multimodal en France et en Europe, autour d’un objectif commun : accélérer la performance environnementale tout en renforçant la résilience des chaînes logistiques.

Le cadre européen joue un rôle moteur. Le règlement RTE-T impose désormais aux États membres de développer une stratégie dédiée aux terminaux multimodaux situés sur les corridors européens. Tout terminal dépassant 800 000 tonnes annuelles est désormais assimilé à un terminal RTE-T, avec des obligations d’équipement (manutention, technologies d’information, stations de recharge pour véhicules lourds électriques). Cette évolution devrait accélérer la modernisation et la standardisation du réseau européen de plateformes.

Parallèlement, l’électrification et la décarbonation des flottes ferroviaires et fluviales s’intensifient. HAROPA PORT déploie le réseau Borne & Eau, avec 110 bornes prévues en 2026 pour alimenter les navires en eau et en électricité à quai. Les premières infrastructures sont opérationnelles au Havre. Côté ferroviaire, les innovations portent sur des wagons silencieux et interopérables, des solutions de traction bas carbone, et, à plus long terme, des trains autonomes.

Le transport fluvial explore également de nouveaux horizons. Sous l’impulsion de Voies navigables de France (VNF), des expérimentations de navigation autonome sont en cours, ouvrant la voie à de nouvelles offres de transport fluvial décarboné.

Enfin, l’intermodalité fer-fleuve se structure. La coopération entre gestionnaires d’infrastructures permet d’envisager des plans de continuité d’activité, comme sur l’axe Rhin, avec la convention entre SNCF Réseau et VNF. En cas de coupure ferroviaire, les flux peuvent être reportés vers le fluvial, et inversement. Cette organisation renforce la résilience du système, un argument puissant pour les chargeurs.

Passer à l'action : par où commencer ?

Le transport multimodal n’est désormais plus réservé aux grands groupes. Les PME et ETI disposent aujourd’hui d’un écosystème structuré d’outils, de dispositifs financiers et de réseaux d’accompagnement pour engager concrètement leur transition.

La première étape est souvent la plus simple : cartographier ses flux et identifier ceux qui présentent un potentiel de report modal (volume, distance, régularité). Une phase de diagnostic qui permet de cibler rapidement les opportunités les plus réalistes.

Pour passer à l’action, les réseaux professionnels comme LSN et les clubs logistiques territoriaux sont des ressources précieuses pour se connecter aux opérateurs multimodaux locaux et bénéficier de retours d’expérience concrets.

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Sources

SDES – Chiffres clés des transports 2026, HAROPA PORT – Résultats 2025, Règlement UE 2024/1679 (RTE-T), AUTF/Eurogroup Consulting – Baromètre fret ferroviaire 2024, ADEME – Programme ReMoVe, Ambition France Transports.